Textes...


La mémoire du pinceau

«Je promène mon regard sur ces toiles sous vos yeux. Je vois un acrobate faire le soleil, en suspension dans la nuit noire, tournoyant à vitesse folle dans le souffle puissant d’un cracheur de feu. La tornade finalement s’épuiser, et le cercle d’origine se délier en courants d’air courbes, comme autant de clés musicales flirtant avec des carrés de noires et blanches. Une fois retombées les cendres au sol, j’y vois les traces d’une danseuse virevoltante, buter à gauche contre l’ombre droite et rouge d’un homme qui l’observe et la désire, à moins que ce rouge ne soit celui du sang, et ce bord tranchant celui d’une arène. Et les cendres et le sang s’enlacer dans trois urnes carrées posées sur le sable à intervalles réguliers comme ceux d’une échelle. C’est ce que j’y trouve, là. C’est mon humeur du moment. Vous y voyez autre chose ? C’est votre histoire. J’ai la mienne. Je lève les yeux, la regarde dans son atelier. Y a-t-il un sens aux tableaux de Milvia ? Elle dit qu’on les voit mieux sous un certain angle. Mais qu’elle ne fait rien pour cela. De toute façon, il faut se méfier de ce que disent les artistes. Il faut se contenter de regarder ce qu’ils sortent…

Ce qui sort de Milvia, ce sont d’abord ses gestes, et le pinceau qu’ils portent au bout. Un pinceau raidi par le temps passé. Milvia ne lave pas son pinceau. La matière s’y dépose par strates au fil des toiles, comme autant de mémoires des gestes antérieurs. Peut-être est-ce pour ça que le geste du moment, celui qu’elle fait là, devant moi, prend une telle densité sur la toile, par accumulation de mémoire, avec ce pinceau rêche qui ne caresse plus depuis longtemps, mais vient greffer là du concentré de souvenir. Puisqu’elle dit peindre sans arrière pensée, il faut bien que quelque chose opère, pour que naisse une telle matière sous son pinceau, quel que soit le sens qu’on donne à la toile.
Et puisqu’on parle de mémoire, il faut rappeler que Milvia fut quelques années japonaise, et depuis ce temps reste en liaison permanente avec son maître de calligraphie. Elle envoie ses travaux. Il écrit. Elle parle peu de ce travail-là, celui qui part pour le japon. La calligraphie, c’est la part occulte. En tout cas, cette histoire n’est sans doute pas étrangère à ce que fait aujourd’hui Milvia. Enfin ce qu’elle nous en laisse voir,la peinture. Qui ne peut tout de même pas être l’affaire seulement d’un pinceau revêche.
Et les gestes de Milvia puiseraient dans cette source japonaise. Alors elle développe sa collection de signes où s’accrochent et divaguent nos pensées. Une sorte d’alphabet pour raconter nos histoires, mais avec des lettres mouvantes et vivantes qui refuseraient de se laisser ancrer dans un strict alphabet. Une sorte de cartographie pour chorégraphier nos déplacements de mémoire, mais avec des pas de danseuse impossibles à borner dans une cartographie stricte. Je ne veux rien représenter, dit Milvia. Chacun posera donc son propre haïku dans chacune de ses toiles, la vie, l’amour, le deuil. Et la danse au milieu.»


Philippe Truquin – auteur et photographe, novembre 2007


Voir et toucher

Les oeuvres de Milvia offrent plusieurs visions. Associé à la vue, le toucher joue un rôle. La vue révèle toute la force de ces lignes et paraboles, toute la palette des nuances qu’elle affectionne et qui rendent sa peinture si chatoyante ou apaisante. Nous en obtenons le sens. Le toucher comble le manque d’une sensation trop rétrécie, trop rapide, face à la profondeur et la densité qu’elles imposent, le format des peintures accentuant cette émotion, nous la parcourons comme des paysages sculptés, ciselés, retravaillés jusqu’au paroxysme. Ce sont ces détails que Milvia m’a demandé de photographier : textures esthétiques, petits mondes agglutinés, ponçés, façonnés, ils sont les stigmates d’une technique riche et improvisée, dictée par son inconscient, synonymes d’un instant difficilement recomposable car libéré de toute contrainte. L’ensemble nous propulse dans son inconscient en quête de sens, les détails nous narrent l’histoire de chaque peinture révélant l’artiste perfectionniste.

Richesse de la calligraphie dans ces paraboles, inspirées par son travail de calligraphe, ces deux arts s’alimentant l’un l’autre en substance. Richesse des textures, l’outil ne glisse pas simplement sur la toile, il modèle les formes, épaissit les courbes et les contrastes, les couches successives créant cette profondeur et cette densité caractérisant le nombre de visions possibles qu’imposent ses oeuvres. De l’inconscient au perfectionnisme, de la contemplation au toucher, ces oeuvres sont à découvrir.


Emmanuel Martin – photographe, juillet 2007
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